C’est la première fois que je la photographie. Jusqu’ici, je n’avais jamais osé : par pudeur, ou parce que le moment semblait toujours mal ajusté. Avec le temps, notre relation a évolué. Elle se confie davantage, par fragments. Un jour, lors d’un café, elle m’a dit se sentir fatiguée, traversée par une tristesse difficile à formuler.
Elle a travaillé toute sa vie. Issue d’une famille immigrée, son rapport au travail structure profondément son quotidien. L’image se situe à cet endroit : là où des
gestes, des présences et des conditions de travail restent peu visibles. Elle ne cherche pas à produire un récit, mais à rendre attentif à une manière d’être là, inscrite dans le quotidien.

Mâe est né de cette volonté de faire image plutôt que de mettre des mots. La photographie s’est construite dans le temps, à partir de discussions autour de son
travail, de la place qu’il occupe, de ce qu’il a permis ou empêché. Elle a été réalisée sur son lieu de travail, un espace de stockage de rebuts issus de travaux publics.

Elle existe dans cet environnement en y prenant place. Mâe n’est pas une image isolée, mais l‘occurence d’une manière de faire image fondée sur l’observation, l’attente et la négociation. Chaque décision s’est élaborée dans un cadre partagé. Elle tient Cookie, son chien, devant son visage. Il l’accompagne depuis plusieurs années et la rassure. Sa présence rend l’image possible sans exposer le visage.
La prise de vue est frontale, à hauteur de regard, sans surplomb. Le rapport mère-fils s’y atténue, tout comme celui du photographe et de son modèle, au profit d’une situation construite autour de la prise de vue elle-même. Son travail n’est pas directement visible, mais elle existe au milieu de celui-ci.

L’image et la temporalité de sa prise deviennent alors un espace de renégociation. Il ne s’agit pas d’un portrait, mais d’une condition d’apparition : une situation construite à deux, dans laquelle certaines limites sont posées, déplacées ou maintenues. Ce qui est montré relève d’un accord, et des conditions qui le rendent possible.

L’encadrement a été décidé ensemble. Il importait que le processus ne s’arrête pas à la prise de vue et qu’elle soit impliquée jusqu’à la manière dont l’image est montrée.
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