Depuis petit, à six heures du matin, j’entends une sonnerie. Le rituel commence. Comme tous les jours, les escaliers grincent, la cafetière fait vibrer la maison, puis le calme revient. J' entend mon père aller vomir, refermer la porte d’entrée, et démarrer son camion. Chaque jour, le rituel était le même. Sans jour off.
Lui, comme mes grands-parents maternels, est né au Portugal, dans un petit village du nord au milieu des montagnes. Ils ont immigré en France, et lui, avec mon grand-père, ont travaillé toute leur vie dans les travaux publics. Ils s’abîmaient le corps pour nous.
Les mains douces est une installation composée d’une dalle de bitume que je viens tasser à la main dans l’espace d’exposition. J’ai voulu me réapproprier leur geste. Ce geste change de statut : le leur était celui de la nécessité, le mien est performatif. Il me permet d’éprouver physiquement le choix que j’ai fait d’être artiste, et de potentiellement briser cet héritage qu’ils ont construit au prix de leur corps.
C’est aussi une manière d’interroger la place que prend le travail dans l’identité, et de rejouer de l’intérieur le stéréotype de l’immigration portugaise. Ce geste devient pour moi un espace de friction ; il matérialise mes choix, l’histoire de ma famille, et plus largement celle de l’immigration portugaise en France.
La dimension performative se joue ici avant l’exposition, lors de l’installation de la pièce, loin des regards.
Crédit photo : Jean Wanschoor et Lou Favreau
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