La surface noire absorbe l’espace autant qu’elle le réfléchit. À mesure que le visiteur se déplace, son image apparaît puis disparaît dans un reflet instable. Le séchage du bitume produit des replis, des retraits et des tensions qui troublent l’uniformité du monochrome, donnant à la surface une qualité presque organique, comme une peau dont les marques témoigneraient de sa propre élaboration.
Le bitume est un matériau de recouvrement. Il appartient aux routes, aux chantiers, aux parkings, aux infrastructures ; il est conçu pour être traversé plutôt que regardé. Son déplacement dans l’espace d’exposition ne consiste pas à lui attribuer une nouvelle fonction, mais à suspendre momentanément son évidence. Ce qui relevait de l’infrastructure devient une surface de perception. En se redressant, le matériau cesse d’organiser les circulations pour produire une image.
L’application du bitume procède d’un geste répétitif d’étalement, de déplacement et de retrait de la matière. Ce geste relève autant de la peinture que d’une forme de travail physique. Le monochrome qui en résulte n’efface jamais complètement les conditions de sa fabrication : les plis, les contractions et les variations de surface enregistrent la résistance du matériau autant que le temps de son séchage. L’image ne se construit pas contre la matière ; elle apparaît à travers elle.
Cette pièce s’inscrit dans une recherche autour des matériaux issus du travail industriel et de leur capacité à produire des images. Le bitume m’intéresse parce qu’il porte déjà les gestes, les techniques et les usages qui l’ont façonné. Son histoire précède l’œuvre. Il est un matériau qui organise les déplacements des corps tout en demeurant généralement invisible. Ici, cette fonction s’inverse : ce qui soutenait le regard devient ce qui le retient.

Cette réflexion entre également en dialogue avec ma pratique de la photographie. Le bitume entretient un lien historique avec les premiers procédés photographiques, tout en produisant ici une image qui ne peut être fixée. Celle-ci dépend de la présence du visiteur, de la lumière et de la position du corps dans l’espace. L’œuvre ne donne pas à voir une représentation ; elle met en jeu les conditions de son apparition.
Pensée comme une installation modulable, cette pièce se reconfigure à chaque présentation. Les panneaux s’adaptent aux lieux qui les accueillent, déplaçant avec eux un matériau dont les propriétés physiques, les usages industriels et les formes de travail continuent d’affleurer au sein de l’exposition.
(Texte temporaire)
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