Au début de cette résidence, j’avais passé mon diplôme depuis quelques mois. Il représentait pour moi l’aboutissement de plusieurs années de recherche autour des questions de ruralité, d’identité et de récit. Cette résidence représentait une opportunité d’éprouver ma démarche différemment, en entrant ici, dans une ruralité différente de la mienne.
Le Cerf à 3 Pattes m’a d’abord laissé perplexe, puis m’a fasciné. À mes yeux, c’est un espace collectif, une initiative qui permet de faire commun et de fédérer malgré un contexte politique ambiant qui pousse à la sclérose. Un jour, je les ai rencontrés. Iels avaient tous·tes entre 18 et 20 ans. Lorsque je leur ai proposé de prendre part au projet, je ne savais moi-même pas vraiment où j’allais. C’était une relation qui se construisait, sans savoir encore ce qu’elle allait produire.
Je leur ai alors proposé de prendre part à cette exposition selon un protocole simple : me donner une ou plusieurs images, au moment où iels le souhaitaient. Il s’agissait pour moi de renverser ma position — celle de l’artiste photographe — et de déplacer la manière dont les images pouvaient être produites et partagées. Pourquoi les jeunes qui évoluent en ruralité devraient-ils forcément être représentés depuis l’extérieur ? Les images qu’iels m’ont confiées existent ainsi à travers leurs propres récits. Elles apportent dans l’exposition des fragments qui ne passent pas par mon regard, faisant de l’espace d’exposition un lieu où les images et les regards se confrontent
Alors, que faire des images que j’ai pu faire pendant ces mois de résidence sur place ? J’ai décidé de rendre compte de leur « destruction ». Je les ai brûlées. Ce geste devient une manière de ne pas considérer ces images comme une forme définitive de ce qu’iels sont. La brûlure interrompt l’image. Elle ne l’efface pas complètement, mais vient la transformer, la rendre partielle, parfois illisible. Elle n’efface pas la rencontre, mais fait apparaître ce qui échappe à l’image.Ce que j’ai photographié ne m’appartient pas entièrement. Ces images sont nées d’une relation, d’un temps passé ensemble, de choses partagées et d’autres qui ne le seront peut-être jamais.
Les détruire en partie, c’est aussi accepter qu’elles ne puissent pas tout dire, et qu’elles ne puissent pas enfermer celles et ceux qui y apparaissent dans une représentation définitive. La destruction devient alors une manière de laisser une place à ce qui reste hors champ, à ce que l’image ne peut pas saisir.
Un grand merci à Lucas, Juliette, Alexis, Lilou, Mila, Rose et Yanis.